| Défier la culture du silence: Entretien avec Dorothy Aken'Ova |
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Linguiste de formation, Dorothy Aken'Ova a enseigné à l'université, été agent antidrogue et travaillé pendant sept ans à la Women's Organization du Nigeria. Toujours prête à se lancer dans l'arène, Dorothy a fondé, en 2000 dans la ville nigériane de Minna, un centre international pour la santé génésique et les droits sexuels (International Centre for Reproductive Health and Sexual Rights : INCRESE), pour faire face à la résistance locale et nationale opposée aux droits sexuels et reproductifs et combler le vide politique laissé autour de la question. INCRESE s'est fait le défenseur de la santé et des droits sexuels des groupes les plus marginalisés de la société : les jeunes, les minorités sexuelles, les survivants de la violence sexuelle, les travailleurs du sexe et les veuves atteintes du VIH/sida. À travers ses programmes d'éducation et son activisme communautaire, INCRESE prône la sensibilisation aux droits sexuels et défie la culture du silence qui règne autour de la question de la sexualité dans un milieu extrêmement conservateur.En juin 2006, Dorothy s'est entretenue avec Beth Fredrick, vice-présidente à la direction de l'IWHC, sur la mission et les travaux d'INCRESE. Beth Fredrick, IWHC : À quand remonte la fondation d'INCRESE et pourquoi pensiez-vous qu'une organisation de promotion de la santé et des droits sexuels était nécessaire au Nigeria ? Dorothy Aken'Ova : J'ai fondé INCRESE en l'an 2000. L'inspiration m'est venue du premier bilan, cinq ans après la mise en œuvre du Programme d'action de la Conférence internationale sur la population et le développement (CIPD), adopté au Caire en 1994. Le processus d'évaluation, au niveau national aussi bien qu'international, avait révélé d'immenses lacunes, surtout en ce qui concerne la santé et les droits sexuels. Lors des discussions entre groupes féministes au CIPD+5, nous avons compris que le seul moyen d'avancer était de dégrouper les termes « santé et droits reproductifs et sexuels » et de considérer la santé et les droits sexuels comme des composants fondamentaux en soi. La réunion, dans un même sac, de la santé et des droits reproductifs et sexuels avait rendu la mise en œuvre particulièrement difficile du fait que personne ne voulait quitter sa zone de confort. De nombreuses questions ayant trait aux droits sexuels et à la santé sexuelle n'avaient donc pas reçu une visibilité et une attention adéquates pendant les cinq premières années d'application du Programme d'action. De plus, certains groupes, marginalisés, n'avaient pas été touchés durant ces cinq années initiales. Nous avons pensé que pour progresser, il nous fallait poursuivre la discussion sur la plate-forme des questions émergentes — même si ces questions avaient toujours existé — et créer des mécanismes qui facilitent le dialogue sur la santé et les droits sexuels et la programmation autour de ces questions. L'organisation INCRESE est née dans ce contexte, pour servir de mécanisme appelé à faciliter et à améliorer le processus. BF : Pourriez-vous décrire certaines des violations des droits sexuels rencontrées au Nigeria et qui y contextualisent l'action d'INCRESE ? DA : Pour commencer, l'absence ou l'insuffisance d'information sur la sexualité constitue une violation fondamentale des droits sexuels de la personne. L'un des principes essentiels des droits sexuels consiste en effet à disposer d'une information exacte sur la sexualité et d'une information adéquate sur les services mis à la disposition de l'individu pour répondre à ses besoins de santé sexuelle. Dans notre contexte, aucun mécanisme approprié n'a été mis en place pour assurer la diffusion de cette information. Ailleurs, l'information apportée est sélective — en fonction des normes et des valeurs morales prédominantes. De nombreuses questions sont par conséquent exclues. Par exemple, on se plaît à parler du droit des jeunes à dire « non » au sexe, mais personne ne pense à leur droit d'y dire « oui ». Ou alors, leur activité sexuelle est niée. L'être humain exprime sa sexualité, son expérience et son identité sexuelle de diverses manières. Ces différents aspects ne sont pas, non plus, abordés adéquatement. Il en résulte une violation, ou un compromis, des droits de la personne à l'intégrité corporelle et à la dignité personnelle. En ce qui concerne la mutilation génitale des filles, leurs droits sexuels - qui incluent le droit au plaisir et aussi le droit à la protection contre la torture — sont violés. Les décisions de s'engager dans une relation — le droit individuel de prendre cette décision, de s'engager ou non dans une relation — et avec quel partenaire, et le droit de fixer des limites au sein de cette relation, sont aussi compromis, surtout parmi les femmes et les minorités sexuelles. D'autres violations, en termes de droits sexuels, affectent les décisions d'avoir des enfants ou non, de se faire avorter ou non. Le divorce est une question particulièrement sensible aussi, dans notre contexte surtout, où le divorce et le remariage sont fréquents. Les questions de sexualité sont compromises. Les droits sexuels sont compromis. À travers notre action auprès des femmes, nous nous sommes rendu compte que le plaisir sexuel n'est pas reconnu, surtout parmi les femmes elles-mêmes. Cela affecte aussi les services qui sont disponibles ou qui ne le sont pas. Il n'y a pratiquement aucun endroit où l'on puisse se renseigner sur les questions de dysfonctionnement ou de plaisir sexuel et obtenir de services aptes à améliorer le plaisir de vivre. BF : Le Nigeria est un pays extraordinairement vaste et diversifié. J'imagine qu'il serait beaucoup plus facile d'accomplir vos travaux dans certaines régions que dans d'autres. Vous avez décidé d'établir INCRESE à Minna, dans un état soumis à la charia. Pouvez-vous nous dire ce que cela signifie, en quoi certaines des violations de droits et des questions de santé que vous venez de décrire s'en trouvent exacerbées ? DA : Au moment de la conception d'INCRESE, de nombreux décomptes étaient en cours au Nigeria - l'enquête démographique et de santé, notamment. Il y avait aussi un effort d'intégration du recensement de 1991 et d'évaluation de ses implications, actuelles et futures, étant donné surtout le glissement du paradigme de la population, d'une approche chiffrée aux thèmes de la pauvreté, de la santé et des droits. Ayant pris part à cet exercice, j'ai découvert combien le Nord du Nigeria était sous-servi. Si les données ou les statistiques du Sud-Ouest ou du Sud-Est étaient comparées à celles du Nord, on croirait, pour la plupart, avoir affaire à deux pays distincts. Il fallait manifestement étendre les services au Nord. Pour des raisons de confiance et de fiabilité, il fallait aussi une activiste féministe originaire du Nord et établie dans le Nord. Je suis moi-même originaire de cette partie du pays. Les études de visibilité indiquaient clairement que les seules personnes susceptibles de faire avancer les choses au Nord devaient provenir elles-mêmes de cette région. En particulier, lors du débat sur la charia — avant la mise en œuvre intégrale de la charia, telle qu'appliquée ici aujourd'hui —, j'ai également participé au plaidoyer, pour voir où se trouvaient les voix des femmes dans le processus d'interprétation et de construction du système juridique. J'étais à Minna et j'ai vu les lacunes béantes du système. Les femmes ne faisaient tout simplement pas partie du groupe chargé de la rédaction de la loi et des règles de son application. J'ai pensé que si INCRESE s'implantait dans l'état de Niger, nous pourrions faciliter certains des aspects des droits des femmes dans le contexte de la charia, surtout en ce qui concerne leur protection lorsque leurs droits sont violés. BF : Pouvez-vous nous décrire un cas d'impact de la charia sur la vie d'une femme ou sur l'action d'INCRESE ? DA : Un cas vient immédiatement à l'esprit : celui de Fatima, qu'un tribunal de la charia a condamnée à mort par lapidation à Lambata, pour délit sexuel. Divorcée, Fatima a quitté Kano pour rejoindre sa famille à Lambata. Elle avait eu une relation avec un homme avant l'adoption de la charia, s'est retrouvée enceinte puis mère. Son père a dénoncé le père de l'enfant à la cour, demandant réparation pour cause d'abandon de Fatima. Pour des questions de politique et d'avidité, la victime, Fatima, s'est retrouvée coupable. Son père avait demandé à la cour qu'elle condamne le père de l'enfant de Fatima à lui payer 150 mille nairas. Le premier jugement rendu avait imposé à l'homme une amende réduite à 15 mille nairas. Face à ce jugement prononcé à son encontre, l'homme avec qui Fatima avait eu une relation a porté l'affaire devant le " Grand Kuhadi " de l'état de Niger. Ses juges ont estimé les relations sexuelles hors mariage délictuelles en vertu de la charia et passibles de mort par lapidation. D'une amende de 15 mille nairas, on en est ainsi arrivé à la condamnation à mort par lapidation de Fatima. Le degré d'ignorance saute aux yeux : le soi-disant délit a eu lieu avant même l'entrée en vigueur de la loi. Il n'y a donc, en fait, pas vraiment délit. Comme il n'y a cependant pas de procédure clairement articulée concernant la mise en œuvre du système juridique de la charia dans les états, le processus n'a pas été défini de manière exhaustive. Fatima a été condamnée, mais nous espérons obtenir, en fin de compte, son acquittement et sa libération. BF : Quel a été le rôle joué par INCRESE dans cette affaire ? DA : Dès que nous en avons entendu parler, nous nous sommes mobilisés et nous avons fait appel à une ONG déjà dotée de l'infrastructure juridique et de l'expérience nécessaires à la défense des affaires de ce type, pour venir en aide à Fatima et lui assurer l'assistance d'un avocat. Nous l'avons aussi soutenue, elle et sa famille — par nos visites et nos conseils — et nous avons assuré la visibilité de l'affaire, à travers les médias et la sensibilisation de la communauté internationale. Un autre cas, similaire, dans l'état de Katsina, avait attiré l'attention de la communauté mondiale et il est probable que celui-ci aurait été oublié si nous ne l'avions pas remis en vue, car l'esprit des gens était bien plus préoccupé par l'affaire de Katsina que par celle de Niger. BF : Ce genre de procès touche à des questions de nature très personnelle et généralement intime, comme beaucoup des travaux d'INCRESE d'ailleurs. Au-delà de ces questions juridiques, INCRESE accomplit bien d'autres choses encore. Vous œuvrez, à tous niveaux, pour informer des groupes d'âges et des communautés de types distincts. Comment accroissez ou étendez-vous la zone de confort dans laquelle ces questions de nature personnelle et intime se discutent dans un tel contexte ? DA : Nous avons mis au point des outils qui facilitent le dialogue, des modèles qui stimulent la conversation, et nous disposons d'un personnel formé à l'animation des discussions à travers différents exercices de clarification des valeurs, conçus pour aider les participants à apprendre. Nous veillons du reste à ce que nos outils choquent, car le traitement de choc nous paraît indispensable à l'éveil, première phase de la remise en question des sujets que nous abordons. Nous sommes aussi militants et nous avons énormément recours aux médias pour élargir les horizons et mettre à l'aise sur les questions de santé et de droits sexuels. BF : Votre organisation a aujourd'hui six, presque sept ans. En quoi pensez-vous que l'approche d'INCRESE a changé la vie des gens, ici, dans l'état de Niger… au Nigeria et dans le monde ? DA : Au début, les jeunes qui assistaient à nos séances d'instruction étaient bien moins nombreux qu'aujourd'hui. Il me plaît d'interpréter cela comme un signe que les gens ont compris qu'il leur fallait une information exacte pour explorer et vivre leur sexualité en sécurité et avec plaisir. Ils viennent donc s'informer. Nous recevons aussi plus de demandes sur les cas de violations individuelles des droits humains, dont INCRESE soutient les victimes. Nous en avons porté certains devant les tribunaux et les commentaires et remerciements que nous recevons sont encourageants : ils montrent que nous affectons positivement des vies, de femmes et de jeunes surtout. Le fait que ces personnes peuvent partager leur expérience avec d'autres en difficulté et qu'ils les envoient à notre organisation confirme l'utilité de nos travaux, et leur qualité. Nous avons une communauté de minorités sexuelles qui, pendant des décennies, étaient restées dans l'ombre, même si elles avaient parfois formé des réseaux sociaux. Dans le contexte nigérian, notre présence a — entre autres facteurs, bien sûr, mais nous y avons certainement joué un rôle — transformé ces réseaux sociaux en réseaux politiques (celui pour les droits à la santé corporelle et sexuelle, par exemple), témoins des violations de droits infligées à leurs communautés et agents de rassemblement et de mobilisation, pour leur donner une voix. Le passage de ces groupes, de simples réseaux sociaux à l'activisme et à la motivation du changement, est aussi un signe du travail que nous réalisons et de sa qualité. BF : Un aspect extrêmement important de vos travaux, que plus personne ne peut nier au Nigeria, ni nulle part au monde d'ailleurs, est la propagation du VIH/sida. Comment définissez-vous le lien entre les deux : droits sexuels et VIH/sida ? DA: Nous savons, dans ce contexte pour le moins, que la transmission du VIH est facilitée, dans notre région comme dans le reste du Nigeria, par les comportements — sexuels en particulier — et que cela relève clairement de la thématique et des questions de droits sexuels. Il en résulte un lien absolument fondamental entre nos travaux et les programmes de prévention du VIH/sida. Nous croyons fermement que le plaisir sexuel compte au nombre des composants essentiels des droits sexuels et nous croyons que si l'activité sexuelle n'est pas dénuée de risque, les droits sexuels des personnes sont mis en péril et le plaisir est improbable. Dans notre travail sur le plaisir, nous parlons donc de questions de sécurité. Et la sécurité, c'est non seulement la protection par rapport à la violence sexuelle, mais aussi les stratégies de prévention et de réduction du risque de transmission du VIH et d'autres infections sexuellement transmissibles. BF : Lors de ma visite en 1997, la problématique du VIH était largement niée. Le Nigeria semblait une poudrière prête à exploser, comme beaucoup d'autres régions d'Afrique, sous la flambée de l'épidémie. Ces 10 dernières années, le VIH a bel et bien pris le Nigeria d'assaut. Que pensez-vous de l'évolution du virus au Nigeria et de la manière dont votre gouvernement et la communauté internationale s'y sont pris pour y faire face, ici ? DA : Il y a eu beaucoup d'efforts de sensibilisation, beaucoup de militantisme à l'adresse des responsables politiques, et je pense que ce qui a vraiment valu à la question l'attention qu'elle reçoit aujourd'hui tient au fait que la société civile a pu rassembler des personnes vivant avec le VIH et les amener à partager leur vécu. C'est ainsi que nous avons enfin brisé la glace à la fin des années 90. Nous agissons depuis lors ensemble. Les médias ont été ciblés aussi, et leurs capacités développées pour envisager les choses dans leur véritable perspective. Cela a aussi été utile. À ce stade, le gouvernement a enfin pris conscience de ses responsabilités et défini une approche politique, face à son obligation internationale, définie dans les documents de consensus. En termes de militantisme, la société civile a assuré le suivi au niveau international. Le National Action Committee on HIV/AIDS (NACA) est né, comme dans beaucoup d'autres pays d'Afrique, pour prendre la tête de la programmation de la lutte contre le VIH/sida au Nigeria. Présent dans tout le pays, du niveau fédéral à celui des gouvernements locaux, cet organisme apporte à tous les activistes une infrastructure nationale de gestion de l'action. Il y a aussi eu des efforts d'implication du secteur privé, généralement couronnés de succès. Nous n'en sommes pas au point où nous aimerions l'être, mais l'intérêt du secteur privé est très encourageant. Après les régimes militaires, nous avons enfin vu un gouvernement civil disposé à allouer des ressources budgétaires raisonnables - supérieures à celles consenties sous l'autorité militaire — à la lutte contre le VIH/sida. Tels ont été les facteurs du changement : une plus grande allocation de ressources, une plus grande sensibilité et une plus grande volonté politique. Tous ont contribué à l'évolution, du déni initial - politique surtout — à l'action dont nous sommes aujourd'hui témoins. BF : Le monde s'éveille à la réalité que les femmes et les filles sont de plus en plus vulnérables et qu'elles sont davantage affectées par les nouvelles infections. Comment le NACA aborde-t-il la question des femmes ? Je sais que vous faites partie d'un groupe de leaders féminines du Nigeria et que vous cherchez à influencer la réflexion sur la prévention des nouvelles infections. Pouvez-vous nous parler de ce processus, de ses implications pour les femmes et pour les filles de cette région et de la solution que vous envisagez ? DA : Dans le passé - et dans une large mesure encore —, la programmation a pris la forme d'un financement vertical et donc de programmes et interventions verticaux. L'intégration ne s'est guère faite avec les autres aspects de la sexualité et de la santé et des droits sexuels. Certes, il y a bien la prévention de la transmission de la mère à l'enfant, qui touche à la santé reproductive. L'approche est sinon verticale, du financement à la conception, à la mise en œuvre et à l'évaluation. Nous avons par ailleurs observé, sous les conditions imposées pour l'aide financière des Etats-Unis, une tendance à accorder plus d'attention au traitement et à l'apport d'antirétroviraux (ARV). Même la gestion des infections opportunistes ne reçoit pas, ces derniers temps, autant d'attention que les ARV. Le fait que les conditions américaines — qui mettent l'accent sur l'approche préventive de l'abstinence seule — affectent les programmes du Nigeria a de quoi inquiéter les groupes féministes. Cette approche ne se concentre pas sur la prévention primaire, qui réduirait le risque pour les femmes et les filles plus vulnérables, de par la faiblesse de leur position sociale, à la transmission du VIH. Nous avons donc formé un groupe, le GRI* (Gender, Human Rights and HIV/AIDS Initiative), voué, au moment de sa formation et aujourd'hui encore, à reformuler avec le NACA la programmation et les interventions de lutte du Nigeria contre le VIH/sida à travers un glissement de paradigme. Nous voulons des interventions VIH/sida intégrées au programme plus large de la santé et des droits sexuels et de la santé et des droits génésiques, pour que disparaisse cette approche verticale. Nous espérons accroître ainsi la visibilité des contextes qui accentuent les vulnérabilités de certaines populations et c'est ainsi que nous envisageons la lutte contre les nouvelles infections des femmes et des filles du Nigeria. Nous avons rencontré le NACA au Nigeria, son président et ses hauts responsables à la programmation, pour leur parler de notre plus large vision des choses, dans le but de développer de nouvelles compétences et capacités, de changer les comportements et, but ultime, de mettre une gamme de services complète à la disposition des femmes et des filles. Nous avons réalisé quelques progrès. Pas aussi rapides et profonds que nous l'aurions souhaité, mais les choses avancent et je crois que plus nous persévérerons, plus nous atteindrons de résultats. *Les membres du GRI sont Dorothy Aken'Ova, Mairo Bello, Ngozi Iwere, Bene Madunagu et Grace Osakue. BF : Vous avez évoqué la prévention primaire comme instrument de progression dans la lutte. Je sais que la promotion de cette prévention primaire fait très étroitement partie de toutes les initiatives d'INCRESE. Pourriez-vous nous en décrire brièvement les composants ? DA : Pour nous, la prévention primaire, c'est, d'abord, l'assurance à chacun d'une éducation complète à la sexualité, pour permettre la prise de décisions en toute connaissance de cause. Pour que la personne puisse arrêter les choix qui lui conviennent. Celui de ne pas devenir sexuellement actif, par exemple. Mais cela ne s'arrête pas là. Il arrive souvent qu'on fasse des choix mais qu'on n'ait pas les moyens de les appliquer. Les difficultés qui nous entourent nous amènent ainsi à agir à l'encontre des choix arrêtés. Il est par conséquent essentiel de bâtir les compétences : de vie, de décision, de négociation, d'estime de soi, de communication, de résistance à la pression, d'identification des scènes sexuelles. En un mot, la capacité de tenir la décision qu'on a prise de dire non, de s'abstenir, soit, précisément, l'élément généralement manquant de la promotion de l'abstinence seule : dis non et ferme-la. Ce serait trop facile… Nous voyons aussi la prévention primaire comme l'apport de services à ceux et à celles qui choisissent de dire " oui " et d'être sexuellement actifs, pour qu'ils disposent d'une gamme complète d'instruments de réduction du risque. Ces services doivent être accessibles et économiquement abordables. Il s'agit du préservatif masculin et féminin, et des lubrifiants. Nous n'avons pas abandonné l'idée des microbicides. Nous espérons que les travaux de recherche se poursuivront dans ce domaine, car je crois qu'il s'agit là d'une très bonne échappatoire, pour les femmes surtout, face à leur incapacité de négociation efficace des limites sexuelles ... dans le contexte du mariage en particulier, où les femmes sont censées acquiescer à tous les désirs sexuels de leur partenaire masculin, avec ou sans protection, selon qu'il le décide. Nous envisageons aussi la prévention primaire dans le contexte plus large des droits de la personne humaine, car la sensibilisation aux droits et la mise en place d'une infrastructure de protection de ces droits ouvrent la possibilité de rapports sexuels plus sûrs, en termes de réduction de la violence faite aux femmes, par exemple. La violence peut en effet prédisposer les femmes à la contamination par le VIH et il nous faut œuvrer à ce niveau aussi si nous voulons couvrir le spectre de la prévention primaire. La pauvreté est un aspect encore à considérer dans le contexte de la prévention primaire : il faut envisager toutes les circonstances de la vulnérabilité au virus. Et nous considérons la pauvreté au-delà du simple niveau du ménage : ce qui crée ou qui perpétue la pauvreté dans les ménages est en effet lié aux bien plus larges politiques de l'Organisation mondiale du commerce et autres structures mondiales du même ordre. Nos interventions doivent aussi être ciblées à ce niveau, pour que soient redéfinies ces grandes politiques, avec, au centre, le visage humain, celui de la femme, de la fillette, pour que se réduise la pauvreté à l'échelle de la communauté. Les femmes et les filles y gagneraient une meilleure capacité de négociation, dans la gestion de leur sexualité. Elles ne se vendraient plus en échange d'un repas, ne se donneraient plus en échange d'un toit, d'une réussite scolaire ou d'autres nécessités fondamentales de la vie. Tel est le contexte dans lequel nous envisageons la prévention primaire. BF : Vous avez une réputation de bravoure idéaliste dans ce domaine. À quoi ressemble le monde que vous imaginez, s'il réussit à adopter certains aspects de la vision qu'INCRESE préconise, si nous réussissons à avancer ? Je suis sûre que vous voyez déjà certains progrès, mais quels sont vos rêves d'avenir ? DA : Je rêve d'un avenir où les inégalités soient résolues, à tous niveaux, et éliminées. Je rêve d'un avenir où les femmes et les filles soient seules maîtresses de leur corps. Où les femmes et les filles puissent avoir le dernier mot sur tout ce qui affecte leur corps. Je rêve d'un avenir où l'on parle des minorités sexuelles sur le ton non pas de la tolérance, mais du droit d'être, de vivre, d'exister et de s'exprimer telles qu'elles sont. Je rêve d'un avenir où personne ne soit plus marginalisé, maltraité ou violenté à cause de sa sexualité ou de son identité et de son expression sexuelle. Je rêve d'un avenir où il n'y ait plus de pauvreté. |
Linguiste de formation, Dorothy Aken'Ova a enseigné à l'université, été agent antidrogue et travaillé pendant sept ans à la Women's Organization du Nigeria. Toujours prête à se lancer dans l'arène, Dorothy a fondé, en 2000 dans la ville nigériane de Minna, un centre international pour la santé génésique et les droits sexuels (International Centre for Reproductive Health and Sexual Rights : INCRESE), pour faire face à la résistance locale et nationale opposée aux droits sexuels et reproductifs et combler le vide politique laissé autour de la question. INCRESE s'est fait le défenseur de la santé et des droits sexuels des groupes les plus marginalisés de la société : les jeunes, les minorités sexuelles, les survivants de la violence sexuelle, les travailleurs du sexe et les veuves atteintes du VIH/sida. À travers ses programmes d'éducation et son activisme communautaire, INCRESE prône la sensibilisation aux droits sexuels et défie la culture du silence qui règne autour de la question de la sexualité dans un milieu extrêmement conservateur.